Les relations intertextuelles au club lecture

samedi 4 novembre 2017
par  Equipe de lettres
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Le 18 octobre, la séance du club lecture fut consacrée à la question de l’intertextualité. Ce mot barbare autant qu’intimidant désigne en fait un moteur essentiel de la littérature. C’est le théoricien Gérard Genette qui l’a proposé. Celui-ci est parti d’un constat : tout texte se nourrit d’écrits antérieurs, soit de manière visible, soit en filigrane. Tout auteur est d’abord un lecteur riche d’influences et de réflexions, voire d’obsessions suscitées par la rencontre d’autres œuvres.
Selon la volonté de l’écrivain, mais aussi les références du lecteur, un texte peut ainsi révéler tout ou partie du maillage dont il est issu. Genette assimile ainsi les textes à l’un de leurs supports lointains, le palimpseste : un parchemin dont on grattait la surface utilisée afin de pouvoir y écrire de nouveau, sans réussi à effacer complètement le texte original.

L’intertextualité est ce phénomène de référence littéraire inscrite au cœur d’une oeuvre, de manière avouée ou incidente. On a depuis élargi la notion à la référence en général, ce qui la rend moins efficace peut-être.

Quoi qu’il en soit, elle permet d’aborder les œuvres sous un angle original, ce dont nous ne nous sommes pas privés !

L’intertextualité peut être un projet de l’auteur, et s’afficher comme tel.
On pense par exemple à Meursault, contre-enquête, de Kamel Daoud. Dans ce livre, l’écrivain répond au célèbre roman d’Albert Camus, L’étranger, mais d’un autre point de vue. Le héros de Camus, Meursault, est condamné à mort pour le meurtre d’un "Arabe" dont on ne sait rien, en Algérie. Le héros de Daoud, narrateur comme Meursault, est le frère de l’"Arabe," à qui il souhaite rendre une identité. Par endroits, Daoud reprend même littéralement des extraits de L’étranger, détournant des citations pour leur donner un nouveau sens.
C’est également le projet de Tom Stoppard dans Rosencrantz et Guildenstern sont morts. Le titre est une citation de Hamlet de Shakespeare, pièce dans laquelle Rosencrantz et Guildenstern sont les victimes ironiques du héros, par la faute d’un texte - déjà ! - déformé. Stoppard fait de ces personnages secondaires les héros d’une nouvelle pièce dans laquelle leur situation ne s’arrange pas exactement, et conduit à la mort de manière absurde.
Totalement à contre-pied, un écrivain peut redouter l’intertextualité. C’est la cas de Nathalie Sarraute, dans Enfance, qui traque impitoyablement tout ce qui, par trop littéraire, pourrait l’écarter de son projet véritable.

L’intertextualité peut être un hommage.
Certains écrivains usent de l’intertextualité pour indiquer ce qu’ils doivent à leurs prédécesseurs. C’est le cas par exemple de Pierre Pevel, qui fait intervenir Athos, Tréville et d’Artagnan dans Les lames du cardinal, en hommage à Alexandre Dumas, mais aussi Arsène Lupin et ses mystères dans Le Paris des merveilles.
Plus explicitement encore, Claude Merle, non content d’avoir écrit la série L’espion de Richelieu comme une espèce de miroir des Trois mousquetaires, célèbre sa dette envers Dumas dans un livre à part entière, Cher Monsieur Dumas. Ces deux écrivains rappellent ainsi qu’ils ont d’abord été des lecteurs, et que c’est le plaisir de ces romans qui leur a donné envie d’écrire à leur tour.
De manière plus discrète, on peut lire Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, de Mathias Enhard, comme un roman 100% original, ou bien y déceler les mille et une relations intertextuelles qui l’unissent à Sarrazine de Balzac : deux sculpteurs de génie égarés dans un environnement exotique aussi séduisant que périlleux (Rome pour Sarrazine, Istanbul pour Michel-Ange), un chef-d’oeuvre en gestation, une figure fugace et sulfureuse qui flirte avec la mort... A chacun sa lecture.
Le mécanisme des suites ou des retours en arrière s’assimile également à l’intertextualité, de manière plus ou moins heureuse. On peut prendre plaisir à reconnaître et apprécier les transformations par rapport au modèle, ou au contraire en être exaspéré. Ainsi, Alex Rider et La jeunesse de James Bond doivent beaucoup à la série originale de James Bond. La transformation du héros pour adapter ces histoires d’espionnage à un public adolescent a fait ses preuves. On n’en dira pas autant des "fan fictions" inspirées de Jane Austen, qui prétendent être fidèles aux œuvres originales... mais on conçoit le plaisir des fans qui se sont lancées dans l’entreprise.

L’intertextualité peut être un message
Enfin, on a vu que, dans un contexte donné, des écrivains pouvaient recourir à l’intertextualité pour faire passer un message.
C’est le cas de Bertold Brecht, Jean Anouilh et Jean Giraudoux à la fin des années 1930. Tous trois inquiets de la tournure que prenaient les événements en Europe, ils ont puisé dans une culture classique à l’époque largement partagée pour alerter leurs contemporains. Ce sont les réécritures d’Antigone pour les premiers, et La guerre de Troie n’aura pas lieu pour le second. Antigone, créée sous l’Occupation, a déjoué la censure. Comme quoi l’intertextualité peut être une parade admirable.


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